Le rêve : Un acteur de l’évolution ?

chat Le rêve : Un acteur de l’évolution ?À soixante ans, un homme a passé près de cinq ans de son existence dans l’univers prodigieusement riche du rêve. Ces cinq années de vie imaginaire se sont écoulées par petites séquences au milieu de quinze années de sommeil sans rêve. Mais quelle est la nature des rêves, et leur fonction ? Peuvent-ils réellement influencer notre avenir ? Peut-être, mais à l’échelle de l’espèce humaine. En effet, les études neurobiologiques du rêve depuis 1991, ouvrent sur une théorie liant le rêve et l’évolution.

Le rêve, moteur de l’homme

Toutes les grandes avancées humaines ont démarré par un rêve.

Pascal Picq est paléoanthropologue au collège de France. Il a fait considérablement avancer la connaissance de l’évolution de l’homme par l’étude des grands singes. Il raconte souvent dans ses conférences comment l’Homme a peuplé l’Australie, il y a 70 000 ans. Depuis le continent, l’Australie a toujours été invisible, au-delà de l’horizon. Ainsi, l’Homme s’est embarqué de façon folle pour aller vers l’inconnu. Il n’était pas poussé par la faim, ni par la pression démographique. Il avait un rêve ! Il rêvait d’un pays imaginaire, au-delà des limites du monde visible.

Effectivement, les grandes avancées humaines, artistiques et technologiques, ont toujours été fondées sur des « visions ». La rigueur mathématique, puis l’évolution technologique venant démontrer, prouver, ce que le rêve avait pressenti.

Le rêve, l’imagination, l’inspiration…

Il convient de ne pas tout confondre. Sous le terme de « Rêve », on entend aussi bien la rêverie éveillée, la projection fantasmatique de nos désirs les plus fous, et le rêve endormi.

C’est de ce dernier sens dont il est question ici. Et l’homme a sans doute connaissance de l’état de rêve « endormi » depuis l’âge des cavernes, comme le suggère une interprétation de La scène du puits, Grotte de Lascaux, Paléolithique supérieur (environ 17000 ans avant J.C.)

cromagnon Le rêve : Un acteur de l’évolution ?

Scène du puits, détail - grotte de Lascaux

Cette peinture rupestre de la grotte de Lascaux associe quatre éléments : un homme couché sur le dos, en érection, un bâton surmonté d’un oiseau, un bison blessé dont les viscères sortent du ventre et une lance brisée. De nombreuses interprétations ont été avancées. Avec beaucoup de réserve, mais une certaine conviction, le neurobiologiste Michel Jouvet propose l’hypothèse suivante : l’artiste aurait représenté à la fois un rêveur, le concept du rêve et le contenu d’un rêve. On sait aujourd’hui que l’érection accompagne le sommeil paradoxal qui correspond à l’activité onirique chez l’homme. Cette érection survient quelque soit le contenu du rêve, érotique ou non. Nos ancêtres d’il y a presque 20000 ans auraient donc remarqué cette manifestation physique du rêve qui ne fut découverte qu’en 1965 par Charles Fisher. Le bâton surmonté d’un oiseau évoque l’explication magique du rêve. Pendant le rêve, l’âme (figurée ici par l’oiseau, comme le Ba dans l’ancienne Egypte) quitte le corps. Enfin, le Bison blessé par la lance représente l’imagerie onirique du rêveur.

L’étude neurobiologique des rêves

Michel Jouvet est une référence mondiale dans le domaine de l’étude neurobiologique des rêves. Il est à l’origine du terme de « Sommeil paradoxal » : les mécanismes du rêve sont caractérisés par un état d’excitation intense des neurones, mais un système inhibiteur bloque les voies nerveuses motrices : nous rêvons que nous courons mais notre corps reste inerte car il est paralysé. C’est pourquoi M. Jouvet a qualifié cette phase de paradoxale. Le terme est aujourd’hui généralisé par la communauté scientifique pour qualifier l’état de rêve.

Le rêve : Un phénomène élitiste

Seuls les animaux à sang chaud (Les homéothermes, des oiseaux à l’homme) rêvent. Il n’a pas été possible de déceler le rêve chez les poissons, les amphibiens ou les reptiles (les poïkilothermes).

Une différence capitale entre les homéothermes et les poïkilothermes est la poursuite de la neurogenèse (la fabrication de nouveaux neurones) après la maturation du cerveau. Chez les mammifères, la neurogenèse s’arrête, une fois le cerveau mature (quelques semaines après la naissance). Alors que chez une carpe par exemple, le cerveau continu de créer des neurones toute la vie. Ainsi, chez les animaux à sang froid, la programmation génétique du cerveau se poursuit continuellement par la neurogénèse.

Il convient en revanche, chez les animaux à sang chaud, de différencier le rêve avant la maturité du cerveau (c’est à dire pendant la neurogenèse) qualifié de sommeil sismique, et le rêve post-neurogenèse : le sommeil paradoxal.

Le sommeil sismique pourrait avoir attrait avec la programmation génétique des comportements innés, ayant cours durant la phase de neurogenèse. Et l’hypothèse la plus probable aujourd’hui est que le sommeil paradoxal serait une programmation itérative de l’individualité génétique. En clair, ce qui fait de chacun de nous un être unique !

« Le sommeil paradoxal ne créé pas de neurones, mais « reprogramme » les réseaux de connexion entre eux. » (M. Jouvet, 1991)

De quoi rêvons nous ?

chat dinguo Le rêve : Un acteur de l’évolution ?Il est possible de démasquer et d’étudier objectivement le comportement « onirique » d’un chat. Si l’on supprime sélectivement le mécanisme d’inhibition active qui s’exerce sur les voies nerveuses motrices. On assiste alors à des épisodes spectaculaires : les chats présentent pendant quelques minutes des comportements de type hallucinatoire. Ils chassent des souris ou se défendent contre des prédateurs imaginaires. Rage, agression, défense, toilette, jeu, tel est le répertoire onirique habituel du chat.

Le rêve met donc en scène des thématiques issues de la « mémoire collective de l’espèce », mais chaque individu rêve « à sa façon », selon sa personnalité. (Avec plus ou moins d’agressivité, chacun avec ses thématiques récurrentes)

Le sommeil paradoxal aurait donc pour fonction de relayer la neurogenèse, en assurant la programmation génétique de l’individu. Non pas la programmation des comportements instinctifs de l’espèce, qui sont mis en place une fois pour toutes lors de la neurogenèse, mais celle des comportements spécifiques de l’individu : sa spécificité psychologique.

Les études scientifiques s’arrêtent là

Mais il est tentant d’aller plus loin.

N’est-il pas séduisant d’envisager que nous rêvons notre être futur, et que ce rêve le créé, subtilement, en faisant évoluer la constitution de notre cerveau ?

Il apparaît clairement que les rêves sont créateurs. Et ils sont un point de rencontre entre la mémoire collective, et l’individu. Or, la reconnaissance formelle de la spécificité de chaque individu, en opposition avec la norme commune de l’espèce est une des composantes essentielle de l’évolution.

On peut alors se poser la question : les rêves seraient-ils potentiellement responsables de l’évolution de l’espèce, intégrant « l’acquis » dans la mémoire collective, le transformant en “l’inné” des générations futures ?

f4 Le rêve : Un acteur de l’évolution ?

Présence du sommeil paradoxal (SP) suivant les espèces

En effet il est curieux de constater que les espèces qui évoluent le plus sont celles qui rêvent le plus. Un crocodile, qui ne rêve pas, est quasiment identique à son ancêtre préhistorique, alors que les mammifères, gros rêveurs, ont subis des transformations importantes…

Grâce aux extraordinaires possibilités de liaisons qui s’effectuent dans le cerveau, pourrait alors s’installer un jeu combinatoire varié à l’infini. Il utiliserait les événements acquis par chaque individu, et donnerait naissance aux inventions des rêves, ou se préparerait de nouvelles structures de pensée qui permettront d’appréhender de nouveaux problèmes.

Chaque individu, par son expérience et sa singularité, participerait alors via le rêve, à enrichir la « mémoire collective » et à faire évoluer l’espèce toute entière.

Le rêve garde encore le secret de ses fonctions et peut-être le gardera-t-il encore longtemps. Un fait est certain cependant : nous ne pourrons pas expliquer de façon satisfaisante le fonctionnement de notre cerveau tant que nous n’aurons pas compris le pourquoi de nos 100 minutes nocturnes de rêve.

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11 réflexions au sujet de « Le rêve : Un acteur de l’évolution ? »

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  2. Aimé jc

    Bonsoir,

    Je me suis régalé en vous lisant ! Sans ironie du tout !

    Curieux de tout, j’aurais néanmoins souhaité que vous puissiez approfondir quelques points, de part quelques questions que voici:

    – « ll n’a pas été possible de déceler le rêve chez » : le fait de ne pas avoir pu déceler de rêve chez les poïkilothermes, ne signifie pas forcément qu’ils n’en n’ont pas! Cela peut aussi signifier que nous sommes incapable, à ce jour, de les détecter!

    – « Chez les mammifères, la neurogenèse s’arrête, une fois le cerveau mature (quelques semaines après la naissance). »

    Là par contre je reste complètement dubitatif!

    Il me semble avoir lu, il y a quelques mois, que justement on aurait prouvé que les neurones continuerait à être générer alors que l’on pouvait avoir plus de 50 ans ! Seulement, voilà je suis désolé mais je ne me souviens plus dans qu’elle article scientifique j’ai pu lire cela!

    – « sommeil paradoxal serait une programmation itérative de l’individualité génétique »: signifiez-vous que nous gardons en nous la mémoire du passé de notre espèce?

    Si cela est bien votre pensée, a-t-on réellement prouvé cela?Mémoire collective?

    Je me réserve à vous poser d’autres question qui me tienne à coeur, mais je ne voudrais pas non plus, monopoliser votre temps et espace …

    En toute amitié …

    Répondre
    1. Johann Auteur de l’article

      Cher Aimé jc,
      Merci pour l’intérêt que vous manifestez pour cet article. Je vais essayer de répondre à vos questions dans l’ordre :
      – L’état de sommeil paradoxal est caractérisé par plusieurs données: un orage électrique dans le cerveau, des mouvements oculaires rapides, une inhibition des signaux nerveux musculaires… Cet état est aujourd’hui admis comme correspondant à l’activité onirique. Et c’est cet état qui n’a jamais été observé chez les poïkilothermes, bien que nous ayons les moyens de le détecter. Ainsi, il en a été déduit que ces derniers ne rêvent pas. Peut-être ont-ils une forme de rêve, différente de celle des homéothermes, et caractérisée par un état encore inconnu.
      – Mon article est basé sur les travaux et les livres de Michel Jouvet (que je vous conseille), et dont voici un extrait : « Chez les poissons, amphibiens et reptiles (poïkilothermes), il existe une croissance continue du cerveau pendant toute la vie. Celle-ci est assurée par une neurogenèse continuelle (…) Par contre, ces phénomènes n’existent pas chez les mammiferes chez qui toute neurogenèse disparaît rapidement au cours du mois qui suit la naissance ». Après quelques recherches, Il semble que le terme de neurogénèse regroupe aussi l’activité d’évolution du système nerveux chez l’adulte. C’est à dire que les mammifères adultes ne fabriquent plus de nouveaux neurones (la division cellulaire cesse) mais les neurones peuvent fabriquer de nouvelles synapses, voire même se déplacer dans le système nerveux.
      – La notion de « mémoire collective » est une idée bien ancrée et séduisante ! Au niveau génétique, elle se traduit par la structure de notre code génétique, qui est semblable pour tous les individus de l’espèce. Mais chaque individu possède un code génétique propre, et différent de celui de tous ses congénères. Ainsi sommes-nous : semblables, mais différents… Lorsqu’un nouvel être naît, il possède un nouveau code génétique, différent de tous les autres. La question est alors : Est-ce qu’on l’inclus dans l’espèce ? Si la réponse est oui, alors l’espèce évolue, s’enrichissant de cette nouvelle différence, et l’intégrant dans la structure « typologique » de l’espèce. C’est ainsi, petit à petit, que nous avons évolué de la préhistoire à nos jours, et que nous poursuivons notre route. Ainsi, notre spécificité génétique en tant qu’individu est d’une importance capitale pour l’espèce. Nos différences sont notre richesse. Mais comment les spécificités génétiques de chacun sont-elles intégrées dans la typologie de l’espèce ? Le rêve serait, d’après M. Jouvet, le gardien de notre individualité génétique, en reprogrammant régulièrement les réseaux de connections synaptiques. Chacun rêvant d’une manière qui lui est propre, mon hypothèse est que nos expériences enrichissent par le rêve la mémoire collective des générations futures. Mais pour l’instant, ce n’est que le fantasme d’un rêveur…
      Voilà, en espérant avoir apporté une réponse à vos questions !
      A bientôt,
      Johann

      Répondre
  3. Johann Auteur de l’article

    Merci aimé jc,
    Il semblerait effectivement que la neurogénèse se poursuive à l’âge adulte, d’après vos articles ! Cependant, le phénomène reste marginal par rapport aux autres cellules du corps. Peut-être cela devra-t il être pris en compte dans l’évolution de l’étude des rêves.
    À bientôt,
    Johann

    Répondre
  4. Aimé jc

    Johann

    Votre sujet est vraiment passionnant et, la façon dont vous l’aborder n’en est pas moins captivant !

    Merci pour ce partage et, à bientôt

    Jean-Claude

    Répondre
  5. Victoria

    Encore une fois super article! Cependant, je ne la ramène pas beaucoup parce que vous m’avez l’air bien calé toi et Monsieur AIMÉ Jean-Claude. Ca m’a toujours passionné ces histoires un peu oniriques, un peu hors du commun, surnaturelles ou « pas encore » naturelles. Mais je ne suis pas assez scientifique pour comprendre tout ces termes techniques. Mais moi ça me plaît bien cette histoire du rêve influant sur l’évolution de l’espèce. Si chacun rêve d’avoir des ailes nous descendants pourront voler ? Trop cool comme concept.
    Petites notes rigolotes à la Victoria :
    – J’ai appris que l’homme avait une érection en faisant n’importe quel rêve (sans commentaire).
    – « chez une carpe par exemple, le cerveau continu de créer des neurones toute la vie » à partir de là, arrêtons de nous payer la tête des poissons et de leur mémoires
    – La photo du chat qui a une allure très agressive, je prend ça pour une agression directe envers moi! Pas cool du tout !

    Plus sérieusement, c’est un travail super, on voit que tu es beaucoup et très bien renseigné. J’apprécie la démarche de la curiosité « touche-à-tout ».

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  6. Diane

    Un grand merci pour cet article très riche et super intéressant ! (Je savais pas que seuls les animaux à sang chaud rêvaient !)
    Effectivement pouvoir se reconnecter à la mémoire collective pendant le sommeil, explique peut être pourquoi « la nuit porte conseil » : une solution apparaît peut être quand nous nous reconnectons à une partie de nous même enfouie au fil du quotidien…

    Répondre
  7. DANY DUSAUTOIR

    Bonjour,
    Merci pour votre excellent travail.
    Lors des stages que j’anime, les élèves signalent parfois une augmentation notable de leur activité onirique.
    L’homme, nouvellement né, possède une part de sommeil paradoxal très importante. Il partage cette particularité avec les animaux qui comme lui ne possèdent pas un cerveau mature à la naissance.
    Pierre Macquet et son équipe Liégeoise ont montré que le sommeil permet au cerveau de mémoriser et de renforcer les expériences de la journée pour un usage futur. De son côté une équipe de chercheurs de San Diego en Californie a prouvé que le rêve sert à organiser les informations préalablement mémorisées afin de trouver des solutions aux problèmes rencontrés dans la journée. Sachant que l’homme trouve de nouvelles ressources grâce à la partie supérieure et antérieure de son cerveau, il me semble plus que probable que rêver lui procure une forme de rodage neuronal en vue de l’activation des relations cerveau profond/néocortex.
    A partir de tout cela, ne serait il pas possible d’élaborer des exercices de visualisation positive à partir de cette mise en image cérébrale? Le sujet connecterait ainsi de nouvelles ressources à sa problématique.

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